Face à face avec Alzheimer Bordeaux Gironde

La maladie d'Alzheimer est une maladie neurodégénérative du tissu cérébral qui entraîne la perte progressive et irréversible des fonctions mentales et notamment de la mémoire.Généralement diagnostiquée à partir de l'âge de 65 ans, les premiers signes de la maladie d'Alzheimer sont souvent confondue avec les aspects normaux de la sénescence ou d'autres pathologies neurologiques comme la démence vasculaire

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Face à face avec Alzheimer

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André Comte-Sponville

Philosophe, il a notamment publié Le Bonheur, désespérément (Pleins Feux), L’Amour, la Solitude (Albin Michel) et Petit traité des grandes vertus (Livre de Poche).

Mon père, à 87 ans, ne me reconnaît plus. Il ne reconnaît plus personne. Cela commença par des troubles de la mémoire immédiate : il oubliait la question qu’il venait de poser, la réponse qu’on venait de lui faire, il reposait la même, l’oubliait aussitôt, la reposait… C’était comme un disque rayé, mais qui tournait encore. Cela amusait les enfants, inquiétait les adultes. Puis les troubles s’accentuèrent, emportant des morceaux de plus en plus importants d’un passé de moins en moins récent. Il se souvenait très bien de son enfance, de sa jeunesse ; mais les derniers mois, voire les dernières années, étaient comme effacés. Les médecins parlèrent de maladie d’Alzheimer, firent les examens d’usage, confirmèrent le diagnostic… Ce que lui en pensait, je ne sais trop. Il avait, il a toujours, une femme admirable, qui le soutenait sans faillir.

Il faisait ce qu’il pouvait, j’imagine, pour la soutenir aussi, pour faire à peu près illusion, tant qu’il le put, pour ne pas ajouter trop de malheur au malheur. Cela devint pourtant de plus en plus difficile, de plus en plus lourd, de plus en plus triste. Incontinence. Troubles de la parole. Troubles du comportement. Juste assez de conscience pour se rendre compte qu’il en avait de moins en moins, pour se voir partir par morceaux, pour assister vivant à son naufrage. Un jour il cessa de manger, de boire. Il se laissait mourir. Hospitalisation, perfusion, réhydratation… On ne meurt pas comme on veut. Les médecins, qui ne pouvaient le guérir, ne voulaient pas non plus renoncer tout à fait à le soigner. Je ne leur reproche rien. Ils ont fait leur métier, leur devoir peut-être. Qui pouvait le faire à leur place ? Les enfants n’ont pas à décider de la vie de leur père. Et lui ne pouvait plus décider quoi que ce soit. Tout continua, puis empira. Nouvel hôpital, qu’il ne quittera plus. Un jour il me demanda des nouvelles de mon père : il avait oublié que j’étais son fils. Puis du sien, mort il y a quarante ans. Puis il ne demanda plus rien. De moins en moins de mots, puis plus du tout. Souffre-t-il ? Qui peut le savoir ? Peut-être oublie-t-il d’instant en instant où il est, qui il est, ce qu’il endure. Un malheur qu’on oublie, est-ce encore un malheur ?

" L’esprit c’est la mémoire ", disait saint Augustin avant Bergson, et je ne l’ai jamais mieux compris que dans ce service de gérontologie. Le corps de mon père semble intact : il est resté plutôt bel homme. Mais d’autres, plus vieux ou plus handicapés que lui, sont restés davantage eux-mêmes. C’est qu’ils s’en souviennent. C’est qu’il l’a oublié. Ce que nous sommes, intérieurement, c’est ce que nous nous souvenons avoir été. Penser, c’est se souvenir de ses idées. Aimer, c’est se souvenir de ceux qu’on aime. Faire des projets, attendre, espérer, c’est se souvenir de l’avenir qu’on a, ou qu’on croit avoir. Sentir, même, c’est se souvenir de ce qu’on sent. La conscience est mémoire ou n’est pas.

Philosophiquement, c’est lourd de conséquences. Car cette maladie d’Alzheimer est une maladie du cerveau, non de l’âme. Le matérialiste que je suis y voit une espèce de confirmation. Comment l’esprit serait-il le contraire de la matière, puisqu’il en dépend, puisqu’elle le porte et l’emporte, puisqu’elle le produit, dans le cerveau humain, le sauvegarde ou l’efface ? L’esprit c’est la mémoire, et la mémoire est une fonction du corps, hélas fragile comme lui, comme lui promise au déclin ou à la mort. Je n’y vois pas qu’une cause de tristesse. C’est aussi une raison forte pour profiter de la jeunesse, de la santé, de la conscience. Rien de tout cela, même de notre vivant, n’est immortel.

Le fils que je suis aussi en tire une autre leçon. Toutes ces années qu’on a passé à s’opposer à son père ou à sa mère, à rivaliser avec eux, ce long combat qui n’en finissait pas, il sera donc sans vainqueur ni vaincu. Petits, nous étions trop faibles pour l’emporter. Jeunes, trop impatients, trop immatures, trop inachevés. Il nous aura fallu une vie pour devenir à peu près ce que nous voulions être, pour nous bâtir, pour nous fortifier – pour grandir. La victoire se profilait enfin à l’horizon. Trop tard. Celui qu’on voulait vaincre n’est plus en état de combattre, de résister, ni même d’être vaincu.
Il n’y a plus que la mémoire, pour ceux qui l’ont gardée, et ce qu’on porte en soi d’amour, de gratitude ou de pardon.

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